Source : Revue Développement social, Vol. 12, No 1, Juin 2011 (exrait)
par Stéphanie Gaudet, Université d’Ottawa
La participation sociale qui prend la forme du don de temps grâce au bénévolat ou à l’entraide au sein de son réseau de proximité représente un geste citoyen à la base des solidarités sociales. Elle constitue une monnaie d’échange inestimable. En échangeant son temps, on donne de soi, on se définit avec les autres, on crée des liens, on développe des solidarités. La participation sociale remplit plusieurs fonctions ; elle peut mener à un plus grand sentiment d’appartenance à sa communauté et à l’inclusion sociale. Elle constitue une occasion de socialisation politique, de sensibilisation aux inégalités et de changement social. Pour les individus, elle est souvent liée à une augmentation du bien-être. Pourtant, depuis une dizaine d’années, on assiste à une baisse de la participation sociale dans la vie quotidienne des Québécois et des Canadiens.
En effet, les Québécois – tout comme les Canadiens – sont de moins en moins nombreux à offrir du temps pour l’entraide ou le bénévolat dans leur vie quotidienne. Entre 1992 et 2005, le taux de participation sociale a baissé de 35% au Québec et de 30% dans le reste du Canada. Cette «crise» s’expliquerait-elle uniquement par la montée de l’individualisme, compris comme un repli sur soi ? À mon avis, on ne peut réduire l’analyse de ce phénomène à un simple changement culturel. Les effets des structures sociales, telles que l’organisation temporelle, permettent d’expliquer en partie ce repli sur soi. Un repli qui laisse deviner une redéfinition du rapport entre les individus et leur collectivité, mesurable par la baisse de la participation sociale. Je pense qu’il est important de comprendre cette transformation dans un contexte de société néolibérale, où les impératifs du marché changent la vie quotidienne des individus quant à leur emploi du temps. (…)
Le temps : un défi de taille pour la solidarité sociale et le bien-être de nos collectivités
La baisse de la participation sociale des Québécois entraîne de multiples réflexions tant sur l’organisation de nos sociétés néolibérales que sur nos pratiques quotidiennes. D’abord, les individus ont moins de temps pour leur vie privée (famille, amis et tâches domestiques) et ils n’ont pas vraiment de ressources supplémentaires pour suppléer à ce déficit temporel. Il n’est donc pas étonnant de constater un repli sur la sphère domestique. Comment les individus peuvent-ils consacrer du temps pour l’entraide entre voisins, entre membres de la famille élargie ou au sein d’organisations bénévoles alors qu’ils peinent à concilier leur travail rémunéré avec les tâches domestiques et le soin aux enfants? La baisse du taux de participation sociale pourrait davantage s’apparenter à une stratégie de survie personnelle – besoin de temps pour soi – qu’à une valorisation de l’individualisme. Il faut donc faire attention aux analyses moralistes qui attribuent le repli sur la sphère privée, voire domestique, comme une nouvelle forme culturelle. Il s’agirait peut-être davantage d’une conséquence d’effets structuraux liés au marché de l’emploi et à l’organisation socioéconomique.
Par ailleurs, l’augmentation du temps accordé au travail rémunéré, reliée structurellement à la forte participation des femmes au marché de l’emploi, représentera probablement un défi pour la solidarité sociale dans les années à venir. Les femmes des générations précédentes avaient assuré notre organisation sociale à travers leur travail invisible : le soutien aux autres (garde des enfants, aide aux personnes vulnérables), leur travail en tant qu’aidantes naturelles, leur engagement à travers des organisations bénévoles et caritatives. On voit déjà que ces activités sont en forte baisse chez les nouvelles générations de femmes et que les hommes ne suppléent pas pour ce manque à gagner. Cela aura probablement des conséquences sur la socialisation politique des enfants, car selon les enquêtes canadiennes, les bénévoles ont majoritairement vécu dans des familles où les adultes participaient socialement.
Enfin, la longévité moyenne augmentant, les jeunes adultes entrent généralement plus tardivement sur le marché de l’emploi à temps plein, alors que nos sociétés sont encore organisées en fonction du temps de travail concentré durant la période entre 25 et 60 ans. Peu d’options sont mises en place pour réorganiser le temps de travail tout au cours de la vie : travailler moins intensivement et peut-être plus longtemps, contrairement au modèle actuel où les individus travaillent très intensivement et rêvent de prendre leur retraite le plus tôt possible pour s’affranchir de cette pression; développer de «bons» emplois à temps partiel dans toutes les catégories d’emplois ; instaurer des politiques de banques de temps et de réelles mesures de conciliation travail-famille.
En somme, le repli sur soi et sur la sphère domestique constitue une des conséquences de l’augmentation du temps attribué au travail rémunéré. Les baisses de la participation sociale quotidienne des individus représenteraient entre autres une réponse pour survivre à l’emploi du temps de plus en plus chargé des individus et de leurs familles. Ce phénomène n’est pas sans conséquence sur le bien-être des collectivités, la solidarité sociale et l’organisation sociale démocratique. Il s’agit là d’un enjeu collectif auquel il faut s’intéresser, notamment dans un contexte de société vieillissante où la demande pour l’entraide et la solidarité augmenteront. Notre défi sera de poser des actions pour soutenir la conciliation entre le travail rémunéré et la vie personnelle dans tous les types de milieux de travail et de soutenir les individus qui choisiront de participer socialement.

